REFLEXION SUR LA PERSPECTIVE REVOLUTIONNAIRE ET LE RÔLE DE L’AVANT-GARDE

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Le monde capitaliste va mal : crise économique, destructions environnementales, conflits armés… provoquent questionnement, inquiétudes, grèves, tentatives de développer de nouvelles pratiques de résistance au système ou de rapports sociaux et de consommation. Face à ce constat, de plus en plus de voix s’élèvent pour penser la nécessité d’un changement structurel de système.

Traditionnellement, dans ce mode de production capitaliste, un milieu politique s’est constitué, portant une compréhension du monde et une perspective de changement en découlant : ce milieu s’est désigné comme l’avant-garde révolutionnaire. Avant-garde parce que pensant le système dans son ensemble, tentant d’expliquer les rouages profonds de son fonctionnement, sa logique d’évolution et d’où pouvait venir la rupture.

Aujourd’hui, cette avant-garde présente un visage bien contrasté : entre les déçus par la lutte de classe ; ceux qui ne croient plus dans la capacité de transformation sociale du prolétariat ; ceux qui y croient encore – et parfois parce qu’ils sont pris dans une vision positiviste /déterministe de l’évolution sociale. Face à ce constat, on doit se demander si l’avant-garde est aussi à l’avant-garde qu’elle le pense et le souhaite et comment elle assume sa fonction d’avant-garde. Et, au vu des transformations continuelles du capitalisme, la manière de penser de l’avant-garde politique est-elle toujours en capacité d’expliquer le monde et de penser des perspectives de changements ?

Précisément, il y a beaucoup de choses qu’on qualifie de « nouvelles » dans cette période : développement des « nouvelles » technologies et nouvelle manière de développer et produire la Valeur, donc, nouvelle composition du prolétariat et nouvelles formes de luttes, nouvelles manières de contester le système au travers de la recherche de nouvelles pratiques de consommation et de lien social, recherche de nouvelles expressions politiques, etc.

En fonction de tout ceci, la question que je souhaite développer est donc celle-ci : l’avant-garde est-elle autant d’avant-garde qu’elle le pense, au regard de ces nouvelles pratiques ? Et comment articuler l’héritage historique, théorique du prolétariat avec la nouveauté ? Ou, comment articuler la page écrite du socle théorique avec la page vierge de la création de ce qui n’existe pas mais qui est à advenir ? Ainsi, comment s’appuyer sur ce socle théorique sans que l’appréhension de la réalité du monde soit faussée par la théorie érigée en présupposé ?

Deux concepts m’aideront à ouvrir une réflexion : celui de « saturation » et celui de  praxis.

 

  1. Nouveauté, certes, mais par rapport à quoi ?

Tout est-il écrit dans la théorie marxiste ?

Que faisons-nous de cette théorie ?

Longtemps, le milieu révolutionnaire (les Gauches communistes, puis, le jeune milieu qui s’est reconstitué dans la mouvance de mai 68) a utilisé la théorie avec deux intentions : comprendre et prédire. La prédiction résultant des conclusions « logiques » de la compréhension…

Quelques exemples : comprenant la logique de fonctionnement du MPC basé sur la loi de la valeur, créant une société divisée en classes antagoniques d’ont l’une est majoritaire et exploitée, où règne la propriété privée, on en a tiré comme conclusion « logique » que la nouvelle société serait nécessairement celle de l’abolition de la loi de la valeur, de la suppression des classes, du profit, de la propriété privée et de l’argent, organisée, pour certains par un Parti dirigeant et éclairé, pour d’autres en auto-constitution de Conseils, cette évolution passant, pour certains par une Période de transition, avec imagination de systèmes de bons de travail, etc. Bref, les conclusions « logiques » amenant à imaginer ce que devrait être ce qui n’est pas…

Un autre écueil est le fait de considérer, dans l’activité vivante du prolétariat, ce qui est « bien », « mauvais parce que rempli d’illusions », ce qui est donc à « soutenir » ou à « dénoncer »…

Et, précisément, ce à quoi nous assistons aujourd’hui provoque un choc entre ces visions « logiques » de ce que devrait être un monde nouveau, et le constat de ce qui se crée et se transforme dans la période actuelle.

Devant cette confrontation, nous assistons à toutes sortes de réactions de la part du milieu révolutionnaire : pessimisme et abandon de l’activité politique, prédictions pessimistes suite à la déception vis-à-vis d’un prolétariat qui n’a pas été « à la hauteur de la tâche qu’on lui attribuait », abandon pur et simple de la théorie (le prolétariat a disparu, les classes sociales aussi…), enfermement dans la théorie dans laquelle on tourne et retourne invariablement sans faire de lien avec le monde en mouvement, et ce n’en sont que quelques-unes.

  1. Alors, comment articuler théorie/héritage historique et théorique, et nouveauté ? Le créé et l’incréé ?

La question n’est pas de tourner le dos soit à la théorie et à l’héritage prolétarien, soit au développement de nouvelles pratiques mais bien de savoir comment articuler les deux, comment enrichir l’une avec l’autre.

C’est ici que je souhaite faire appel à une théorisation du psychanalyste W.R. Bion. Et, de cette théorie, retirer les concepts de « pré-conception », « saturation ou non-saturation ».

On pourrait définir rapidement la pré-conception comme un pressentiment, une intuition c’est-à-dire, quelque chose de vague, de flou. La pré-conception s’accompagne de doute et d’attente mais elle est aussi liée à un mouvement propulsif et dynamique de recherche d’une réalisation concrète de la pré-conception. En d’autres termes, la pré-conception est une forme globale au contenu non défini qui permet de pousser vers une recherche, dans une direction, mais sans avoir de contenu précis.

C’est ce qui donne à la pré-conception sa qualité d’élément non-saturé, c’est-à-dire, qui n’a pas une définition, un contenu clair, et donc, fini. Le caractère fini, est considéré comme « saturé » selon Bion et donc, défini et fini. Il ne permet plus ce mouvement dynamique de recherche. Au contraire, l’élément non-saturé permet la formation d’idées toujours nouvelles et l’ouverture à de nouvelles recherches de sens.

Si on transpose cette description du mouvement de la pensée développé par Bion en termes politiques, on pourrait se dire que la découverte de la théorie et de l’héritage politique et théorique permet d’enrichir les pré-conceptions qui doivent, pour conserver leur caractère dynamique et propulsif, rester majoritairement des éléments non-saturés. La rencontre des pré-conceptions avec leurs réalisations pourrait définir la praxis.

On peut se demander si l’utilisation faite par l’avant-garde révolutionnaire de la théorie ne ressemble pas plus à la création d’une pensée totalement saturée (au sens bionien) qu’à la production d’une recherche non saturée, toujours dans le doute, toujours ouverte et donc, toujours vivante.

Ceci expliquerait peut-être pourquoi les groupes révolutionnaires n’attirent pas ceux qui sont dans une recherche, une quête de sens nouveaux, de praxis nouvelles. Les éléments révolutionnaires se rencontrent entre eux, partagent leurs concepts – éléments saturés.

Pour moi, il est donc plus question de comment on place la théorie dans la vivance de la pensée, comment on utilise cette théorie, plutôt que d’y chercher les « éléments faux », comme l’a fait P.I. dans sa révision de l’héritage des Gauches Communistes. D’une certaine manière, P.I. s’enfonce ainsi dans la sur-saturation des concepts théoriques.

 

  1. Conscience politique et rôle des révolutionnaires :

Qu’est-ce qui nous permet de nous prononcer sur les perspectives de révolution ou d’absence de révolution prolétarienne ? Et, cette perspective de révolution prolétarienne ne constitue-t-elle pas une sorte de présupposé de base qui vient tronquer notre capacité d’examen de la réalité ?

En d’autres termes, l’avant-garde politique s’appuie sur une vision de la réalité : deux classes sociales, l’une étant exploitée par l’autre, classe exploitée et élément central dans la production de valeur et porteuse de la potentialité de remise en question du mode de production par le biais de ses luttes d’opposition à ce système de production et d’exploitation. Ceci est résumé à la grosse louche mais rend compte de la logique de pensée qui est celle de l’avant-garde. Pour cette dernière, la vérification de la justesse et de l’évolution positive de la perspective révolutionnaire dépend de plusieurs choses : l’analyse des mouvements d’opposition à la logique du MPC et le fait que ces mouvements soient portés essentiellement par le prolétariat, élément de contradiction fondamental dans le fonctionnement capitaliste.

Or, en fonction de la définition qu’on donne du prolétariat et de l’analyse qu’on fait des mouvements sociaux, les réponses seront diamétralement différentes. Une question annexe sera de se demander si l’analyse des mouvements sociaux n’est pas tronquée par le présupposé de base : le prolétariat est la classe révolutionnaire et le système doit nécessairement être renversé par cette classe.

Il est difficile de définir la conscience politique, la conscience de classe. On peut se borner à dire qu’elle est un processus vivant de subjectivation et de capacité réflexive.

La subjectivation est le processus par lequel l’identité individuelle et groupale se constitue tout au long de l’existence, par confrontation à l’expérience concrète, dans un temps historique, une zone géographique, une classe, etc. déterminés. La subjectivation se passera très différemment pour un troubadour du Moyen-âge et pour un ouvrier de VW dans l’Allemagne du 21eme siècle, alors qu’on parle d’un processus humain universel.

La capacité de réflexivité est en lien avec la subjectivation : elle est l’activité tierce, « méta » qui permet à l’individu et au groupe de se dire quelque chose à propos de lui-même en étant à la fois en lui-même et en-dehors, en train de se regarder comme élément tiers.

Ce qu’on appelle la conscience prolétarienne ne peut donc, elle non plus, être pensée en terme d’élément saturé. Elle n’est pas un concept fini mais a un contenu qui se transforme et se développe en fonction du processus de subjectivation. On peut donc dire que la conscience politique du prolétariat serait la manière, toujours en transformation au travers de la praxis, dont le prolétariat se subjective et développe sa capacité à se voir interagir avec le monde.

Et c’est là que revient le rôle des révolutionnaires. Cette praxis, cette interaction continue avec le monde est sous-tendue par des pré-conceptions, des conceptions et des concepts. Les pré-conceptions, nous l’avons vu, sont les plus floues : formes sans contenu précis, toujours en quête de réalisation et donc, toujours en mouvement. La théorie révolutionnaire comporte un certain nombre de conceptions et de concepts. Ce sont les éléments théoriques au contenu défini et saturé. Ils ne sont pas ouverts et en quête de sens différents comme les éléments non-saturés, mais donnent des points de repères, des points de clarté fixes, nécessaires aussi au développement de la pensée. Mais il est important que la théorie révolutionnaire garde aussi une part importante de pré-conceptions et, en particulier à propos de la praxis du prolétariat et de sa subjectivation. Parce que ce n’est qu’au travers de cette démarche non saturée que les révolutionnaires pourront interagir avec la praxis du prolétariat. En gardant sa capacité d’être surpris, d’être dans le doute, d’être dans la capacité d’attente, comme Bion nous le défini en parlant de la pré-conception. Et c’est bien cette activité d’ouverture et de réouverture permanente que les révolutionnaires ont à maintenir, plus que  l’apport de « réponses ». Pour développer sa conscience politique, le prolétariat a plus besoin de rencontrer une pensée non-saturée qu’une pensée saturée.

 

 

Lejardinier

Mars 2018

 

Auteur : Prise de Parole

Site de réflexion sur les pratiques éducatives et pédagogiques.

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